Apprendre en dormant : Avec Anna Peiffer, Neuropsychologue

Publié le: 2024-04-27 par:Nicholas Balon-Perin

Anna Peiffer

Le sommeil : bien plus qu'une simple mise en veille

Entretien avec une neuropsychologue spécialisée dans le sommeil et la mémoire

On a longtemps traité le sommeil comme une parenthèse improductive, un ordinateur qu'on éteint pour mieux le rallumer. On sait aujourd'hui que c'est tout le contraire : le sommeil est un état actif, vital, et profondément structuré. Décryptage avec une neuropsychologue qui a consacré ses recherches à comprendre ce qui se passe dans notre cerveau quand on dort.

Ce que le sommeil est vraiment

De la mise en veille à l'état actif

La définition du dictionnaire est lapidaire : le sommeil, c'est « l'état de conscience minimal entre deux périodes d'éveil ». Pendant longtemps, cette vision a prévalu et avec elle, l'idée qu'il fallait dormir le moins possible pour produire le plus possible. Une erreur aux conséquences bien documentées.

Ce sont les premiers chercheurs du XXe siècle qui ont commencé à remettre cette conception en question, en observant quelque chose d'inattendu chez leurs chiens endormis : des mouvements de pattes, des frémissements sous les paupières. Si le sommeil était une simple mise en veille, que faisaient ces yeux qui bougeaient ? La question était posée. Et elle a ouvert un champ de recherche entier.

Aujourd'hui, c'est acté dans la littérature scientifique : le sommeil est un état actif. Le cerveau n'y est pas silencieux, il y est parfois plus actif qu'à l'éveil.

L'architecture d'une nuit : cycles, stades et ondes cérébrales

Les quatre stades du sommeil

Une nuit de sommeil saine dure entre 7 et 9 heures. Elle n'est pas homogène : elle se compose de cycles d'environ 90 minutes, qui se répètent quatre à six fois. Dans chaque cycle, on traverse quatre stades distincts.

Le stade 1 est l'endormissement : un sommeil très léger, à la frontière de l'éveil. Le stade 2 correspond à un sommeil léger un peu plus consolidé. On entre ensuite dans le stade 3, le sommeil lent profond, celui dont on parle quand on dit qu'on « dort à poings fermés » : si quelqu'un vous réveille à ce moment-là, vous ne savez plus très bien où vous êtes. Enfin, le stade 4 est le sommeil paradoxal, aussi appelé sommeil des rêves, la seule phase du cycle pendant laquelle on rêve.

Une fois le cycle terminé, on repart dans un nouveau : sommeil léger, sommeil profond, sommeil paradoxal et ainsi de suite jusqu'au matin.

Une nuit en deux temps

Ces quatre stades sont présents dans chaque cycle, mais pas dans les mêmes proportions selon le moment de la nuit. En début de nuit, le sommeil profond domine. C'est notamment la raison pour laquelle les écrans le soir sont si problématiques : ils retardent ou dégradent précisément ce stade crucial. En fin de nuit, c'est le sommeil paradoxal qui prend le relais, avec des cycles de plus en plus longs.

Ce que les ondes cérébrales révèlent

Comment sait-on dans quel stade se trouve un dormeur ? Grâce à l'électroencéphalogramme (EEG), qui mesure l'activité cérébrale via des électrodes posées sur le crâne. Chaque stade a une signature propre : dans le sommeil profond, on observe de longues ondes lentes et amples ; dans le sommeil paradoxal, des ondes rapides, très proches de celles de l'éveil, ce qui rend ce stade difficile à distinguer d'un état de conscience ordinaire, même pour des chercheurs chevronnés.

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À noter : L'idéal serait de s'endormir quand on est fatigué et de se réveiller quand on est en forme. On vit dans une société qui ne le permet pas encore.

La paralysie du sommeil : quand les phases se confondent

Être paralysé pour ne pas faire de la boxe dans son lit

Pendant le sommeil paradoxal, le corps est en atonie musculaire totale, une paralysie physiologique normale. La raison est simple et assez élégante : si vous rêvez que vous courez, il vaut mieux que vos jambes ne suivent pas. Ce mécanisme protège contre la mise en acte des rêves.

Les personnes qui bougent pendant leur sommeil le font généralement pendant les phases de sommeil léger, pas pendant le paradoxal.

Quand l'éveil et le rêve se chevauchent

La paralysie du sommeil, au sens pathologique, est un phénomène différent. Il s'agit d'un moment où l'on est pleinement conscient mais incapable de bouger, souvent accompagné d'hallucinations très angoissantes. Ce qui se passe neurologiquement : le cerveau envoie simultanément les signaux du sommeil paradoxal (atonie) et ceux de l'éveil (conscience). Le résultat est une expérience désagréable, parfois terrifiante.

Ce trouble peut survenir chez n'importe qui, de façon ponctuelle, il ne signe pas forcément une pathologie. Il est plus fréquent dans les périodes de stress intense, de surmenage ou de consommation de certaines substances. Dans la grande majorité des cas, il reste épisodique.

À quoi servent les rêves ?

La fonction précise des rêves reste en partie mystérieuse. Plusieurs pistes émergent de la littérature scientifique.

Les rêves sembleraient jouer un rôle dans la créativité : l'adage « la nuit porte conseil » trouve un écho dans des études montrant qu'après une période de sommeil paradoxal, on résout plus facilement certains problèmes. Ils seraient aussi impliqués dans la consolidation de la mémoire et le soutien des défenses immunitaires. Des recherches sur les narcoleptiques (qui passent proportionnellement plus de temps en sommeil paradoxal) suggèrent un lien entre temps de rêve et créativité, même si ces résultats demandent encore à être confirmés.

Combien d'heures faut-il dormir ?

Ni trop peu, ni trop : l'importance du rythme circadien

La durée idéale de sommeil varie d'un individu à l'autre. Certains fonctionnent bien avec 7 heures, d'autres ont besoin de 9. L'indicateur le plus fiable reste simple : est-ce qu'on se sent en forme ?

Ce qui fait consensus, en revanche, c'est qu'il faut éviter de dormir moins de six heures par nuit de façon répétée. Et surtout, ce qui compte autant que la quantité, c'est la régularité : respecter son rythme circadien (se coucher quand on est fatigué, se lever naturellement) est peut-être le facteur le plus important. Dans l'idéal, dormir huit heures chaque nuit vaut mieux que dormir six heures quatre jours puis dix heures le week-end pour « récupérer ».

Les conséquences d'un manque de sommeil chronique

À court terme, le manque de sommeil se traduit par de l'irritabilité, des difficultés de concentration, une humeur instable. À long terme, les conséquences sont sérieuses : risque accru de dépression, de maladies cardiovasculaires, d'AVC, voire de certains cancers. Sur le plan strictement biologique, il est impossible de ne pas dormir du tout : même sous torture, le corps s'accorde des micro-siestes. Mais la privation prolongée laisse des traces profondes, tant psychologiques que physiologiques.

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À noter : La veille d'un examen, relisez vos notes et dormez. Votre sommeil fera le travail. Une nuit blanche, elle, ne consolidera rien.

Sommeil et mémoire : ce que la recherche nous apprend

Le sommeil profond, transporteur de mémoire

C'est l'un des domaines de recherche les plus actifs sur le sommeil. La découverte centrale : le sommeil lent profond joue un rôle clé dans le passage de la mémoire à court terme vers la mémoire à long terme. Les longues ondes lentes de ce stade seraient le vecteur par lequel les informations encodées dans la journée sont « déplacées » vers une mémoire durable.

Conséquence pratique pour les étudiants : relire ses notes juste avant de dormir et laisser le sommeil faire son travail est bien plus efficace qu'une nuit blanche à tenter d'absorber encore plus d'informations.

Le rôle encore plus grand du sommeil chez les enfants

Les enfants passent significativement plus de temps en sommeil lent profond que les adultes. Une étude publiée en 2020 l'a démontré de façon saisissante : des enfants et des adultes ont appris les mêmes associations nouvelles (des objets magiques associés à des fonctions inédites), puis ont été testés soit après une période d'éveil, soit après une nuit de sommeil.

Résultat : seuls les enfants ayant dormi stabilisaient leur apprentissage. Leur niveau de rappel après le sommeil était quasiment identique à celui mesuré juste après l'apprentissage. Les enfants qui n'avaient pas dormi déclinaient. Chez les adultes, le déclin était présent dans les deux conditions, vraisemblablement parce que les adultes s'appuient sur leurs connaissances préexistantes pour mémoriser, ce qui n'était pas possible ici avec du matériel totalement inédit.

Épilepsie, vieillissement et troubles du sommeil

Les liens entre qualité du sommeil et fonctions cognitives se confirment dans plusieurs contextes cliniques. Chez des enfants atteints d'épilepsies nocturnes (des crises qui surviennent pendant le sommeil sans être visibles à l'œil nu, mais qui fragmentent les cycles) on observe une régression des apprentissages : des compétences déjà acquises se perdent progressivement. C'est souvent ce déclin soudain qui conduit au diagnostic.

Chez les personnes âgées, le sommeil devient de plus en plus biphasique (réveil précoce, sieste dans la journée), et ce changement est corrélé au déclin mnésique normal lié à l'âge. Un lien de causalité que plusieurs chercheurs explorent activement.

Comment bien dormir : conseils concrets pour préparer son endormissement

Quelques habitudes font une différence réelle :

  • Éviter les écrans au moins une heure avant de dormir, la lumière bleue freine la production de mélatonine et retarde la somnolence.
  • Réserver le lit au sommeil, si l'on s'y retrouve à tourner en rond avec anxiété, le lit devient progressivement associé à l'insomnie. Mieux vaut sortir, s'installer dans un canapé et lire quelque chose de calme jusqu'à la vraie fatigue.
  • Éviter le sport après 18h, l'activité physique intense le soir retarde l'endormissement.
  • Supprimer les psychostimulants en soirée, café, thé, tabac, mais aussi alcool, qui donne l'illusion d'aider à s'endormir tout en dégradant la qualité du sommeil.
  • La méditation peut également faciliter l'endormissement chez les personnes sujettes à l'anxiété nocturne.

Se réveiller la nuit : normal ou pas ?

Plus de 70 % des adultes déclarent se réveiller au moins une fois par nuit de façon consciente. C'est désagréable, mais c'est courant et, en soi, pas problématique. Ce qui l'est, en revanche, c'est de consulter son téléphone à ce moment-là : la lumière et la stimulation cognitive rendent la reprise du sommeil bien plus difficile. La dopamine joue également un rôle clé dans la régulation du cycle veille-sommeil : un déséquilibre de ce neurotransmetteur peut perturber l'endormissement autant que la mélatonine. Pour en savoir plus : Comment augmenter la dopamine naturellement.

Si le réveil s'accompagne d'anxiété, la même règle s'applique : sortir du lit, lire quelque chose de peu stimulant dans une lumière douce, et retourner se coucher quand la fatigue revient. Transformer un réveil anodin en source d'angoisse, c'est précisément ce qui risque d'en faire un vrai problème. Les pensées qui s'enchaînent et s'emballent dans ces moments, ce que l'on appelle la rumination, sont l'un des mécanismes les mieux documentés dans l'installation des troubles du sommeil chroniques. Pour en savoir plus : comment arrêter de ruminer ?

Quand les réveils nocturnes sont récurrents et dégradent vraiment la qualité de vie, il peut être utile de consulter une clinique du sommeil pour explorer des pistes comme l'apnée, l'anxiété chronique, ou d'autres troubles qui méritent une prise en charge spécifique.

Le rôle du lien affectif

S'endormir aux côtés d'une personne aimée favorise la libération d'ocytocine, une hormone qui soutient l'endormissement et la qualité du sommeil. De même, un orgasme (qu'il soit partagé ou non) libère de la prolactine et de l'ocytocine, deux hormones favorables à l'endormissement. Des études récentes montrent que cet effet, d'abord documenté surtout chez les hommes, est en réalité similaire chez les femmes dès lors qu'on s'intéresse spécifiquement à l'orgasme plutôt qu'à l'acte sexuel en général.

À l'inverse, partager son lit avec quelqu'un qui ronfle, bouge ou tire la couette peut suffire à annuler tous ces bénéfices. Dans ce cas, dormir dans des chambres séparées n'est pas un signe de mésentente, c'est parfois la décision la plus sage pour préserver à la fois la santé et la relation.

Ce qu'il faut retenir

Le sommeil n'est pas du temps perdu. C'est un processus actif, structuré en cycles, au cours duquel le cerveau consolide les apprentissages, régule les émotions et prépare le corps à fonctionner. Négliger sa qualité (que ce soit à cause des écrans, d'un rythme irrégulier ou d'une anxiété non traitée) a des conséquences qui dépassent largement la fatigue du lendemain. Bien dorm

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